"Dernier exemple, plus léger : celui de l'amour, du couple. Souvenez-vous de Proust, dans A la recherche du temps perdu : "Albertine présente, Albertine disparue..." Quand elle n'est pas là, il souffre atrocement : il est prêt à tout pour qu'elle revienne. Quand elle est là, il s'ennuie : il est prêt à tout pour qu'elle s'en aille. Rien de plus facile que d'aimer celui ou celle que l'on n'a pas, celui ou celle qui nous manque : cela s'appele être amoureux, et c'est à la portée de n'importe qui. Mais aimer celui ou celle que l'on a,celui ou celle avec qui l'on vit, c'est autre chose! Qui n'a vécu ces oscilliations, ces intermittences du coeur? Tantôt nous aimons celui ou celle que nous n'avons pas, et nous souffrons de ce manque : c'est ce qu'on appelle un chagrin d'amour. Tantôt nous avons celui ou celle qui ne nous manque plus, et nous nous ennuyons : c'est ce qu'on appelle un couple. Et il est rare que cela suffise au bonheur."André Comte-Sponville, Le bonheur, désespérement.